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Jénine, la mémoire de l’Intifada

Voici une nouvelle rubrique du blog : Carte Blanche à ... 
Son but, partager billets, photos, dessins envoyés par des lecteurs assidus du blog, qu'ils me semblent intéressant de dévoiler et de partager avec tous, mais en veillant à préserver l'esprit "d'entre Marne et Forêts".

Voici le premier billet, un témoignage qui nous parvient de Palestine, actualité brulante s'il en est, puique ce pays vient aujourd'hui d'être accepter à l'UNESCO, un premier pas important et qui nous parle  de Jenine, ville palestinienne aux deux visages dans laquelle le présent oscille entre passé dramatique et futur ...

 

IMG_1319.JPG"Jénine, c’est cette ville du Nord de la Cisjordanie, la moins connue par les touristes et expatriés qui visitent et résident dans ce territoire palestinien. Elle est la grande oubliée des guides touristiques, moins mouvante que Ramallah, moins belle que Bethléem et Naplouse, moins antique que Jéricho, moins symbolique qu’Hébron.

Jénine a pourtant été l’un des haut lieu de la dernière Intifada. Le camp de réfugié que la ville abrite en son sein fut le théâtre d’une bataille sanglante entre fedayins et armée israélienne, en 2002. Une partie du camp de réfugié a été rasée, et des dizaines de combattants tués de part et d’autre (le bilan officiel fait état de 23 Israéliens et de 52 Palestiniens). Le nom de Jénine porte la mémoire de la résistance palestinienne.

La route pour parvenir à Jénine est sublime. On sort de Ramallah par le Nord, en direction de Naplouse. Mon taxi collectif (ou « service ») monte et descend le long d’une route sinueuse qui serpente sur les collines de Judée, arides, rocheuses, sur lesquelles ne poussent que quelques herbes sèches et buissons, mis à part les nombreux champs d’oliviers qui les parsèment.

Je vois défiler des villages, amas d’habitations anciennes et modernes, blanches et ocres, dominés par les minarets des mosquées, et qui semblent s’écouler du sommet des collines vers le fond des vallées. De temps à autre, des colonies israéliennes se dressent, reconnaissables à leurs immeubles standardisés, collés les uns aux autres, et à leurs pavillons résidentiels qui semblent tout droit sortis d’une série américaine. Miradors et check points, gardés par des hommes de Tsahal, en protègent l’entrée. À leur approche, la qualité des routes s’améliore, et des drapeaux israéliens flottent à chaque lampadaire.

Au cours de mon trajet, notre véhicule a été arrêté par trois soldats israéliens, postés autour d’un check point installé au milieu de la voie. Il s’agit de deux hommes et d’une femme, lourdement armés et coiffés de larges casques recouvert d’un filet de camouflage. Ils ouvrent la porte du van, et demandent à chacun de présenter ses papiers. Je montre mon passeport. L’un d’eux le regarde longuement, me demande où se trouve ma photo, et me demande ce que je fais en Cisjordanie. Je lui réponds que j’effectue un stage à Ramallah, mais il ne semble pas parler anglais.

Voilà exactement le type de question que l’on me pose à chaque fois que je rencontre des soldats israéliens, depuis l’aéroport de Tel Aviv jusqu’au fin fond des routes de Palestine. Mon agacement est renforcé par la froideur des soldats, qui contrôlent machinalement les Palestiniens tel du bétail, sans avoir l’air d’éprouver la moindre sympathie pour ce peuple qu’ils participent à opprimer."

 

(...)

 

 

 

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"Une fois passé Naplouse, à l’approche de Jénine, le paysage, bien que toujours sec, reverdit. Les collines s’espacent, les vallées s’élargissent. Jénine, au flanc de deux collines et débordant sur une vaste plaine, m’apparaît, ville blanche coiffée des nombreux minarets et coupoles des mosquées. Descendant à la gare routière, je m’engage, au hasard, dans les rues de cette ville dont je ne connais rien. C’est vendredi, premier jour du week-end pour les Palestiniens.

Tous les magasins sont fermés. J’erre ainsi dans des ruelles vides, silencieuses, obscurcies par des bâches noires ou bleues qui recouvre les ruelles marchandes, les protégeant du rude soleil d’Orient. Les étals sont abandonnés, et les rues ne sont que la succession du jaune et du rouge des portes coulissantes en taules peintes des boutiques fermées.
Seules quelques voitures passent dans les artères principales, quelques enfants chahutent dans les décombres du marché vide, quelques commerçants balayent leur palier, quelques vieillards discutent joyeusement autour d’un café et d’un narguilé dans les rares bars ouverts.

En marchant dans ce centre ville somnolent, j’ai l’étrange sentiment d’être entré dans un western de Sergio Leone : le soleil, le ciel sans nuages, la poussières des rues désertes, les collines arides à l’horizon, un vent qui balaye les ordures du marché. Il ne manque qu’une musique d’Ennio Morricone, et je m’attendrais presque à rencontrer, au détour d’une ruelle, Clint Eastwood ou Lee Van Cleef.

Mais dans cette ville palestinienne, que tout sépare de la culture américaine, les héros ne sont pas les conquérants de l’Ouest.
Ce sont les "martyrs". Les fils, les pères, les frères, qui sont tombés dans les combats de l’Intifada, il y a à peine dix ans, dans les rangs des Martyrs d’Al-Aqsa (branche armée du Fatah) ou des Brigades Izz Al-Din Al Qassam (branche armée du Hamas).
La vieille ville, juste derrière le centre ville, à flanc de colline, en porte la marque. Les rues portent le nom des héros de la résistance palestinienne au long du XXè siècle. Je note la rue Izz Al-Din Al Qassam, guérillero islamiste abattu près de Jénine par les Anglais à l’époque de la Palestine mandataire, ou la rue Abu Jihad, surnom d’un des planificateur de la première Intifada, assassiné par le Mossad en Tunisie. Sur les murs de nombreuses maisons de pierre, de style ottoman, je peux voir des fresques naïves représentant de jeunes hommes, armés de kalach-nikovs et de M16, la tête nue ou recouverte d’un keffiyeh. Aux lampadaires, aux panneaux de signalisation, sont accrochées des photos de jeunes résistants. La mémoire de l’Intifada, de ceux qui ont combattu et qui sont tombés, semble omniprésente.

La vieille ville est plus animée que le reste de Jénine. Partout des enfants, qui jouent au football, font du vélo, rient et crient. Des vieillards sont assis sur les paliers, des femmes et des hommes s’affairent.
Ce quartier est plus résidentiel, c’est donc là que se concentre l’activité de la ville en ce vendredi.

Je fais quelques rencontres à Jénine. D’abord des enfants des hauteurs de la ville, qui, jouant en contrebas, se précipitent vers moi lorsqu’ils me voient sortir mon appareil pour photographier le panorama qui s’offre à moi. Ils sont rieurs, un peu moqueurs. Ils me demandent mon nom, je demande le leur, nous essayons de communiquer avec mes quelques mots d’arabes et leurs quelques mots d’anglais.
Alors que j’amorce ma descente vers le centre ville, le groupe d’enfant me suit, et d’autres se joignent au groupe. Nous parlons un peu de football, de l’affrontement entre le Real et le Barça, qui passionne la plupart des Palestiniens. Je leur fais comprendre que j’ai soif, ils m’amènent dans une petite épicerie, avec presque rien, tenue par un gamin du coin, et j’y achète un coca, que je bois pendant que chacun essaye de discuter avec moi et de plaisanter. Les « grands frères », jeunes adultes plus âgés, viennent aussi vers moi, attirés par le brouhaha des enfants, discutent un peu avec moi, me demandent si les enfants m’importunent, et me proposent leur aide pour regagner le centre ville. Même si je leur fais comprendre que je n’ai besoin de rien, que je souhaite seulement marcher, j’apprécie leur sympathie. Je croise également, à plusieurs reprises, pendant ma promenade, un conducteur de camion-citerne (d’eau) qui m’avait également proposé de me déposer au centre ville. Le recroisant pour la troisième fois alors qu’il est assis avec un ami, il me propose de le rejoindre pour m’asseoir avec lui. Il parle un anglais correct, et peut donc me demander d’où je viens, et où je vais, en peu de mots. Puis, lui reprend son travail, moi mon chemin.

Enfin, des militaires palestiniens, armés de fusils d’assaut, béret noir sur la tête, me voyant errer dans les rues, m’interpellent, simplement curieux de savoir ce que je fais à Jénine. Après un rapide échange, nous nous serrons la main chaleureusement. Recroisant leur pick-up plus loin dans la ville, ils me klaxonnent et me saluent en me dépassant. Pour avoir connu au Kenya les villes ravagées par le tourisme, qui détruit toute authenticité dans les rapports humains, j’aime la joyeuse curiosité des Palestiniens, qui me touche d’autant plus à Jénine que je voyage seul, et que la rencontre y a une force plus grande.

Jénine, comme le peuple palestinien, est une ville à deux visages. L’un regarde vers le passé, vers la guerre, l’Intifada, les destructions, et porte le deuil des jeunes martyrs. L’autre se tourne vers un futur chargé d’espoir, celui d’un peuple palestinien volontaire et déterminé, digne et joyeux malgré tout, au sein d’un état palestinien libre et souverain, enfin débarrassé des injustices et des brimades de l’occupation israélienne et des souffrances de plus d’un demi-siècle d’une guerre qui ne veut pas en être une."

 

 Je suis quelque part

 

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