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Ce soir, je suis triste

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" Penser clair, parler vrai, agir juste " 

 

Ce soir je suis triste, Michel Rocard nous a quitté.

 

J’ai été, je suis et resterais pour toujours "rocardien". Je n'oublie pas que si je me suis engagé un jour en politique, en adhérant notamment au PS, c’est à lui que je le dois.

Digne héritier de Mendes France, il avait le sens de la morale et de l’éthique, possédait une rigueur et une honnêteté intellectuelle rare, que je n’ai retrouvé ensuite que chez Lionel Jospin. C’est à ce niveau là, que l’on attend le politique.

Rocard c’était la primauté donnée aux idées, aux propositions, quelquefois disruptives et iconoclastes : comprendre avant toute chose, imaginer les solutions à apporter plutôt que de nouveaux problèmes, proposer et convaincre toujours, et plus que tout, agir juste, faire, afin de changer la vie quotidienne au concret durablement.
Toute sa vie, ce grand serviteur de l'Etat s'est consacré à 
la vague des idées plutôt qu'a l’écume des petites phrases ou des commentaires. Il a su ne jamais sacrifier l'avenir, le long et le moyen terme aux imperatifs court termistes de la mode ou de l'instant présent, étant un des trop rares politiques à privilégier le temps long.

Michel Rocard avait les mots et le verbe libre, une parole authentique et rafraichissante, il a toujours préfére l’équité à une égalité quelquefois factice et inéquitable, privilégiant l’être au paraître et le collectif à l’individualisme.

Il a eu la grande sagesse de se retirer de la vie politique avec élégance, sur la pointe des pieds, passant le relais aux jeunes générations pour leur laisser construire un avenir meilleur.

C'était un homme qui aimait passionnément la vie, l’Europe, la nature sauvage et indomptable avec laquelle il faut composer : le vent, les mers et les océans, les pôles aussi ... L’environnement et le devenir de la planète ont été les combats qui ont animé toutes ses dernières années.

 

Ce soir, je me sens orphelin, Michel Rocard nous a quitté.

 

  

« Je rêve d'un pays où l'on se parle à nouveau. Je rêve de villes où les tensions soient moindres. Je rêve d'une politique où l'on soit attentif à ce qui est dit, plutôt qu'à qui le dit.

Je rêve tout simplement d'un pays ambitieux dont tous les habitants redécouvrent le sens du dialogue, pourquoi pas de la fête, et de la liberté.

Je suis de ceux qui croient, au plus profond d'eux-mêmes, que la liberté, c'est toujours la liberté de celui qui pense autrement.

Chérir la liberté de cette manière là,
c'est, construire un nouvel espoir pour que vivent les Français et pour que vive la France. »

Michel Rocard - Discours d'investiture 1988

 

En complément, la tribune qu'il a écrit en 2014, pas assez connue celle ci, sur le sens d'un socialisme pour ce nouveau millénaire afin de "l voir éclore la société des hommes à la place de celle de l'argent". Il avait toujours quelques stations d'avance, Michel.

 

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Réorienter le PS pour le redresser, une urgence, une nécessité

 

 

Le Parti Socialiste de France, vieux de cent dix ans au moment de ses états généraux, vit assurément l'une des crises les plus profondes de sa longue histoire.

Pourtant quel énorme paradoxe. Né du refus de la cruauté sociale inhérente au capitalisme, ce Parti s'est formé et développé autour de la certitude longtemps bruyamment affirmée, puis oubliée sans être pour autant démentie, que le capitalisme, au-delà de sa brutalité intrinsèque, était tout aussi profondément caractérisé par son instabilité structurelle, une instabilité qui mettait en cause sa pérennité et finirait par l'emporter.

Or le capitalisme est toujours là. Le PS a vu s'estomper puis disparaître les raisons de son ancienne conviction. Pire, la Russie, la Chine et quelques autres ont abandonné l'espoir d'une économie sans marché après l'avoir poursuivi au-delà du crime, car le marché, à l'instar de l'homme lui-même, ne peut vivre sans liberté.

Or, depuis qu'il a survécu à deux méga-massacres appelés guerres mondiales, et aux deux crises les plus gigantesques de son histoire (1929, 2006) le capitalisme semble entré dans une période de convulsions, de drames, et de contradictions dont cette fois-ci, à la différence des précédentes, on ne voit guère comment il pourrait sortir.

 

Cette multi-crise a trois dominances.

  • La première est que dans tous les pays avancés le système accuse l'usure et la fatigue. La croissance s'est arrêtée. Le capitalisme ne sait plus assurer l'emploi ni le revenu des hommes qui y vivent. Entre le tiers et la moitié de la population y survit dans la précarité et le chômage, 10 à 15 % dans la pauvreté.
  • La seconde est que la finance est devenue folle. Proliférant sans mesure et sans rapport à l'économie réelle, elle la fuit et se désintéresse de l'investissement pour se replier vers la spéculation au point d'y provoquer des bulles qui explosent quasiment chaque décennie.
  • La troisième est qu'après des millénaires de silence devant les prédations des hommes la nature se rebelle. Saturée à l'excès de pollutions et de déchets elle nous menace de mourir de chaleur d'ici un siècle ou deux, faute de pouvoir endiguer l'aggravation de l'effet de serre que nous provoquons.

 

Faut-il voir là les prodromes de cette longue phase chaotique qu'il nous arrivait autrefois de baptiser crise finale ? Faut-il pressentir que le pronostic initial était juste même si les formes de l'évolution sont autres que celles que nous attendions ?

Et voilà que faute d'avoir été fidèles aux intuitions de nos fondateurs nous ne sommes pas prêts.

 

L'écrasante victoire du capitalisme dans la deuxième moitié du vingtième siècle a détruit les formes que nous voulions rationnelles de notre colère et de notre volonté de changement, elle a tué jusqu'à ce qui faisait notre identité (la propriété collective des moyens de production et d'échange), et nous a laissés sans voix comme sans remède efficace contre les injustices et les dysfonctionnements de ce système vainqueur…

Nous vivons dans l'impression de n'avoir plus de projet, sinon celui de protester.

 

Pourtant un examen plus attentif de ce tragique XXème siècle aurait dû nous maintenir réveillés. Mais nous n'en avons pas pris le loisir, préférant préserver et cultiver l'intransigeance pourtant impuissante de nos premières convictions.

Le XXème siècle a battu tous les records historiques de la violence et de l'horreur parmi les hommes : entre 150 et 200 millions de morts violentes, moitié par la sauvagerie des totalitarismes internes (Allemagne, Russie, Chine à titre principal) et moitié par faits de guerre.
Il s'agissait d'un conflit de trois quarts de siècle entre quatre coalitions politiques mondiales, trois grandes et une petite : fascisme, communisme, capitalisme pur et dur, et la petite dernière, la nôtre, la social démocratie.

Dès que la nature des régimes fut claire, le socialisme se voulant démocratique -son nom de baptême est d'ailleurs social démocratie- et se voyant incapable de renverser le capitalisme, préféra s'y rallier plutôt que de se compromettre en quoi que ce soit avec fascisme ou communisme.

Ce fut son honneur, car la liberté était en cause, mais aussi l'appauvrissement de son identité.

 

Les régimes les plus brutaux et les plus rigides commencèrent par s'entretuer Allemagne- puis disparurent ou changèrent par implosion -Portugal, Espagne, Russie, Europe de l'Est- ou par mutation- Chine.

Sur la longue période, le socialisme démocratique fut emporté par la tourmente. Déjà pendant l'entre deux guerres, en Europe, en France notamment, puis un peu plus tard en Amérique latine, en Asie du Sud et de l'Est, plus rarement en Afrique, il s'épuisa à vouloir préserver la perspective d'une révolution moins militarisée, plus authentiquement populaire et démocratique. Il n'y parvint et ne fut vainqueur nulle part.

Ce n'est que dans quelques rares pays, en général petits et développés, que la voie élective permit aux socialistes d'arriver au pouvoir et, intelligence, modestie et ténacité aidant, d'y rester longtemps.
Le rapport des forces mondial n'y était pas. Un capitalisme agressif, permis et appuyé par le marché, qu'il défendait de manière flamboyante en le pervertissant profondément, avait gagné et imposa ses règles, notamment financières. Dans leur terre de refuge, la Scandinavie, nos amis social démocrates, sans faire grand bruit, et en un demi siècle, parvinrent pourtant à préserver ce qui pourrait bien être l'essentiel, et que nous serions heureux aujourd'hui d'avoir su préserver aussi chez nous : la liberté d'abord, le meilleur niveau d'emploi et de bien être pour tout le peuple connu en pays de marché, un haut niveau d'éducation générale et la plus forte protection sociale pratiquée au monde.

Nous autres français avons affecté de dédaigner ces résultats. Nous en voulions plus ; un plus que d'ailleurs nous n'avons su ni définir, ni décider, ni imposer.

Nous avons préféré rester attachés à nos propres visions : que la moitié ou quasi des forces produisant pour le marché soit de propriété et de nature publiques, que les entreprises obéissent au commandement politique au moins en matière d'emplois, de prix et de traitement des hommes, que la protection sociale fut étatique plutôt que négociée entre syndicats et patrons…

Tout cela n'a guère fonctionné : trop puissant, et à détermination internationale, le marché a tout emporté.

 

Il en reste tout de même que dans les combats sauvages du XXème siècle, la sociale démocratie est bien la seule des quatre forces en affrontement qui ne se soit ni dénaturée ni déshonorée.
Elle est même arrivée, par la pratique, à établir une sorte de liste des priorités qu'un gouvernement démocratique se doit d'assurer à son peuple et que le capitalisme n'assure plus. C'est un fanal qui est parfaitement de nature à nous éclairer aujourd'hui.

Car le grand capital qui avait su se parer du drapeau de la liberté, au service de qui se sont mobilisés, les peuples, les gouvernements et les armées de toutes les grandes démocraties, a gagné si puissamment et si complètement qu'il s'est senti seul vainqueur. Il n'a plus ressenti le besoin de s'accompagner de contrepoids ni de contrepouvoirs, ni même d'alliés en qui il ne voyait que des empêcheurs de s'enrichir.

Il décida formellement et mobilisa même pour cela des hommes de savoir -le monétarisme, quatorze prix Nobel- de se débarrasser désormais de toute entrave à l'édification de fortunes personnelles.
Le marché ne saurait avoir ni limites ni règles ni entraves. Et le capitalisme est tombé dans la perversion que nous lui devinions, mais qu'il avait tenu sous contrôle pendant un siècle et demi, celle de mourir asphyxié par le goût du lucre.

Ne même plus croître, ignorer le chômage et la précarité pour les renvoyer à la charité publique et à la police, encourager l'aggravation la plus intolérable des inégalités, nier l'importance et même l'existence de biens publics et d'un secteur public (école, santé, transports), ne plus accepter que l'Etat serve de régulateur aux dérèglements financiers quitte à s'accommoder d'un retour des crises décennales, inciter les états, les entreprises et surtout les particuliers à s'endetter vertigineusement pour continuer à consommer et pour constituer au profit des manieurs d'argent, les banquiers, une rente inutile mais dévastatrice, voilà en quoi consiste le capitalisme financiarisé d'aujourd'hui.

En outre il est tellement affaibli qu'il est totalement incapable de penser et d'entreprendre le sursaut nécessaire pour réconcilier l'humanité et la nature et permettre par là notre survie à long terme.

 

A l'évidence tout cela n'est guère soutenable, comme l'on dit aujourd'hui, et risque de finir dans des conflits dramatiques.

Tout est à inventer ou à réinventer, les objectifs comme les forme de lutte. Tout ce que l'on sait est que la lutte pour la survie de l'espèce, est fatale et qu'elle s'annonce.

C'est dans ce moment et dans cette situation, que certains, y compris dans nos rangs, et faute d'avoir vu le PS de France porteur de solutions pour la période précédente, veulent déclarer sa désuétude et programmer sa disparition.
Ce serait pire qu'une folie, une faute et sans doute un geste suicidaire pour la France. Et cela pour bien des raisons.

D'abord les forces de progrès et de changement ont toujours besoin d'un emblème, d'un drapeau, d'un nom qui soit un signe de rassemblement. Dans cette période inquiétante où s'effondrent nos anciennes convictions et nos savoirs, la seule certitude qui demeure et que la réalité confirme, est que la somme des intérêts individuels qui constitue le marché est incapable de définir et de défendre l'intérêt général.
Certes la liberté fut si menacée au XXème siècle qu'il ne faut transiger en rien sur sa priorité. Elle est la respiration des hommes. Mais l'histoire a fait que le nom de la sociale démocratie porte toujours la trace et l'honneur de ces combats. Et ce qui est menacé aujourd'hui est l'intérêt général. Il faut assurer leur compatibilité.
Le nom du socialisme, s'il n'a plus guère de contenu concret, dit au moins cela, et ne dit même que cela. Transiger là-dessus serait une concession stratégique dramatique.

Deuxièmement la France n'est pas seule dans cette affaire et il ne s'agit pas que de nous. Si le PS français est beaucoup plus affaibli et déliquescent que beaucoup d'autres, cela ne nous donne en rien le droit de les y entraîner. Plus fortement encore la disparition du sens de l'international est une des causes majeures de l'affaissement du PS français, dimension européenne comprise.
Or à peu près tous les objectifs qu'il faut poursuivre maintenant sont internationaux sinon mondiaux : réguler la finance, endiguer l'effet de serre, écologiser nos modes de vie, réconcilier chrétiens et musulmans, assurer la transition énergétique, recommencer la construction européenne, établir avec le milliard de chinois ces rapports d'amitiés complices dans la société civile qui dépassent le commerce comme la diplomatie et que nous savons conduire avec des latino américains et bien des africains, tout cela est transnational. Préservons une affiliation qui peut nous y aider, notre nom compris.

C'est le militantisme qu'il faut réinventer, le recréer moins électoral, plus social territorial, environnemental et international. Nous ne le ferons pas seuls. La terre des ONG est en friche pour nous. Il n'y a aucune raison de les y laisser seules. L'affiliation internationale est ici la clé.

Troisièmement, dans un monde où tous les repères se diluent ou s'estompent, les traditions prennent de ce fait un poids croissant. En crise intellectuelle, la tradition socialiste au moins ne s'est pas déshonorée. Elle demeure, Jaurès n'a pas quitté les mémoires.
Et puis regardez les conservateurs de France : ils changent de nom tous les cinq ou dix ans, et ne savent même plus raconter leur histoire. Quant à l'espoir de recréer de l'émotion et du rassemblement autour d'une tradition il est hors de portée pour eux. Pourquoi nous affaiblir ?

Quatrièmement l'essentiel, le sens de la longue durée. L'un des drames les plus profonds de la période et la raison de l'impuissance des autorités de toute nature à y faire face est la disparition du temps long dans nos objectifs, nos réflexions et nos actions.
Depuis que l'écran a remplacé l'écrit pour nos informations mutuelles, notre communication et notre culture, tout ce qui est complexe comme tout ce qui se situe et se comprend dans la longue durée a disparu de nos façons de réfléchir. C'est un suicide de civilisation. Les médias le leur demandant, les politiques d'aujourd'hui jouent à l'instantané (effet d'annonce…) ce qui est stupide et inefficace, et contribue à tuer leur beau métier qui consiste à planter des cèdres -des institutions, des procédures, des règles- en évitant de tirer dessus pour qu'ils poussent plus vite quand ils sont petits…

Sauf le cas fort improbable où l'école saurait nous apprendre à utiliser l'écran de façon critique -mais où est la culture nécessaire à cela ?- l'école ne suffira jamais à nous sortir de là.

 

Le temps long ne peut être défini, défendu et protégé que par des outils qui le servent en priorité. Tel est l'usage des partis politiques.

Camarades je vous le demande, quelle honte et quelle impossibilité y aurait-il pour les socialistes français à dire ceci : ?

"Chers concitoyens. Nous sommes parmi vous les socialistes, nous avons cent dix ans. Nous nous battons de manière continue contre l'injustice et pour une vie meilleure.
C'est difficile, le rouleau compresseur capitaliste est cruel, puissant et efficace. Nous avons raté, à l'origine, le projet de révolution démocratique alternatif à la consolidation du capitalisme.
Mais lorsqu'il l'a réussie nous avons su inventer, mettre en place, défendre et longuement protéger cet état de bien être dont nous regrettons tous l'érosion aujourd'hui, sans d'ailleurs jamais comprendre pourquoi certains en France avaient eu l'idée folle et dangereuse de mêler le ciel à cette affaire en le baptisant "état-providence". Ce fut notre plus beau succès, celui au nom duquel nous nous rappelons à vous aujourd'hui.
Car nous avons aussi raté l'étape suivante, celle où nous sommes, celle des débuts de la mise en cause du capitalisme acquisitif. Mais la longue histoire de nos combats nous a fait découvrir les formes nécessaires de la société de demain, réconciliée tant entre les hommes qu'avec la nature.

Sachant le nombre des hommes excessif par rapport aux ressources de la vie, elle sera moins soucieuse des quantités. A croissance lente ou nulle, n'utilisant que de l'énergie renouvelable, elle sera pour cela moins inégalitaire. Hommes et femmes y trouveront davantage leur dignité leur épanouissement et leur plaisir de vivre dans les émotions intenses qu'apportent la culture, la fierté de créer, et la jubilation qu'il y a à maintenir en permanence son corps dans la beauté et la santé.

Plus encore elle tirera sa cohésion de la joie profonde que l'intensification, grâce à plus de temps libre, des relations interpersonnelles et familiales permet d'éprouver à la découverte de la richesse de l'autre et de ses différences porteuses d'identité. C'est le projet de la société des hommes pour les hommes. On y redécouvrira le sens perdu de la fête et du chant.

Son émergence sera progressive. Le Parti Socialiste, rénové, s'en veut le gardien.
A ne s'occuper que du court terme on risque des écarts et l'éloignement de l'objectif. Les duretés et les échecs de la période récente nous ont servi de leçon : il ne faut jamais, dans les tempêtes du présent, perdre l'essentiel de vue. Or l'essentiel se joue sur la longue durée. Chers concitoyens, partagez-vous la vision que nous vous en proposons ?"

Si le consensus se fait sur la vision, il vaudra aussi pour la méthode : c'est progressivement, à petits pas, que se mettront en place les éléments de la nouvelle société, dans l'ordre l'énergie, le temps, la culture puis l'art de vivre. La machine devra continuer à marcher tout au long, ses cruautés et ses injustices ne s'effaçant que progressivement.

Cela appelle une dernière réflexion nécessaire, concernant celle-ci le gauchisme.

 

Qu'est-ce que le gauchisme sinon l'attitude consistant à refuser parce que disqualifié le discours politiquement correct auquel se sont ralliés les institutions et les chefs en place. Il est des moments où une cure de gauchisme est nécessaire pour briser un consensus étouffant.

Le gauchisme, je connais, j'en sors, j'en suis, c'est ma famille.

 

J'avais seize ans, mon pays tout juste libéré baignait dans la joie de la liberté retrouvée. Il tomba d'accord, tout entier, socialistes compris et même dirigeant, pour entreprendre en Indochine la reconquête militaire de son empire colonial perdu. Je dénonçai cette honte, et me découvris gauchiste. Moins de dix ans après, rebelote, à propos de l'Algérie. L'accord était général, communistes compris et socialistes de nouveau dirigeant. De nouveau je fus gauchiste, et moins seul dès le début. Nous sauvâmes au moins l'honneur de la gauche.

Et puis un bref moment -Mai 68- je fus un chef gauchiste, estampillé extrémiste par le ministère de l'Intérieur, pour avoir osé réclamer le droit à la parole dans la société hiérarchisée.

Franchement, n'y avait-il pas aussi quelque gauchisme à proclamer dix ans plus tard que l'accord général et solennel de toute la gauche autour du programme commun de gouvernement puis des 110 propositions du candidat ne préparaient pas la vraie transformation sociale dont la France et le Monde avaient besoin, et ont d'ailleurs de plus en plus besoin ?

Une cure de gauchisme n'est donc ni pour me surprendre ni pour me déplaire. Mais, mais… le fondateur du gauchisme, au fond, est un camarade à nous qui s'appelait Karl Marx.

J'ai grand crainte, une inquiétude aux limites du mortel, que nos gauchistes d'aujourd'hui, ne soient en train d'oublier sa première et plus forte leçon.

Il ne l'a pas écrite comme telle, c'est sa vie qui la donne. Mais elle est évidente à résumer :

"Camarades, c'est bien de vouloir changer le monde. Mais vous n'y arriverez que si vous commencez, comme je l'ai fait, à travailler comme des forcenés à longueur de vie pour comprendre comment il marche…".

En l'absence d'une soudaine explosion générale, aussi peu probable que souhaitable, ce sera lent. Le peuple que nous défendons aura toujours besoin de ses salaires et de ses emplois, c'est-à-dire que la machine marche.
Or elle ne peut marcher que dans ses règles, qui certes ne sont pas les nôtres, mais sont celles dont elle a besoin. Si nous avons ensemble une vraie confiance et une vraie unité autour de notre vision de l'avenir long, nous n'avons pas le droit de dérégler la machine par des brutalisations de court terme qui peuvent l'affaiblir.
Il n'y a de gauchisme utile que pertinent et cohérent.

Voilà la vraie raison qui nous fait obligation de renouveler, renforcer, réunir notre parti socialiste, dans la France d'aujourd'hui, le seul outil de demain, si nous savons le préserver des pièges de la gestion du capitalisme avant de l'avoir changé. Ce faisant nous pourrions même contribuer au réveil de quelques partis frères, renforçant par là la chance de voir éclore la société des hommes à la place de celle de l'argent.

Michel ROCARD

Reykjavik le 2 novembre 2014

Commentaires

  • Hommage de Terra Nova à Michel Rocard

    La disparition de Michel Rocard nous plonge dans une profonde tristesse. Il avait été le président de notre conseil scientifique et nous avait accueillis dans ses bureaux alors que nous n’avions pas encore de quoi payer notre loyer. Parce qu’il ne ramenait pas le souci de la chose publique aux étroites préoccupations d’appareil, il avait accueilli avec bienveillance le projet de fonder un lieu indépendant et lui avait d’emblée apporté un soutien enthousiaste et indéfectible. Par curiosité intellectuelle et goût de la discussion, il consacrait du temps avec une grande générosité au travail collectif et aux rencontres publiques.

    Nous admirions le responsable politique, nous chérissions l’homme. Nous voulions poursuivre le chemin qu’il avait tracé en nous efforçant, comme lui, de conjuguer le réalisme et l’ambition, à l’échelle nationale comme à l’échelle de l’Europe. Comme lui, nous rêvions d’une gauche libérée des illusions révolutionnaires mais sans cesse tendue vers un horizon de justice; capable de gérer les affaires publiques mais sans perdre le goût de l’avenir; porteuse d’une haute idée de l’Etat et de la volonté politique, mais toujours consciente que le pouvoir est en même temps partout où se trouvent, dans la société, des femmes et des hommes prêts à s’organiser pour agir collectivement et prendre leur destin en main. Le rocardisme n’est pas le synonyme d’un réformisme appauvri, réduit à la verticale du pouvoir, à la magie des programmes et à la science des experts: il fait cause commune avec l’idée que la démocratie est aussi une forme de société et que le gouvernement des hommes ne doit jamais s’abîmer dans la simple administration des choses.

    Ce chemin n’est pas le plus facile, nous le savons bien. Le sien avait été émaillé d’échecs politiques. Mais il devait aussi conduire à de nombreuses victoires intellectuelles. D’autres, plus nombreux, auront connu le destin inverse: des bilans électoraux glorieux, et des bilans idéologiques très minces. L’ingratitude de la carrière était peut-être le prix à payer pour recevoir les hommages d’une longue postérité. Ce sort fut aussi celui de son illustre devancier, Pierre Mendès-France. Avec lui, il aura également partagé une forte exigence morale dans l’exercice de la parole publique et des responsabilités. A l’heure où, pour tant de politiciens, les demi- voire les contre-vérités tiennent lieu de méthode, et le story telling d’art de parvenir, l’héritage de Michel Rocard est aussi celui d’une morale et d’une dignité.

    Après celle d’Olivier Ferrand, qui fut son complice, la disparition de Michel Rocard est une nouvelle épreuve pour Terra Nova. Nous lui devons tant… Désormais privés de son conseil, mais riches de son souvenir, nous poursuivrons notre effort sur le chemin qu’il nous avait ouvert.

    Pour la Fondation Terra Nova

    Thierry Pech

  • MICHEL ROCARD, UN ESPRIT RÉALISTE, VOULANT RÉCONCILIER LA GAUCHE ET L’ÉCONOMIE
    Lundi, juillet 4, 2016 - 10:02
    Daniel Cohen, Gilles Finchelstein
    Dans Le Monde, Daniel Cohen, président du Conseil d'orientation scientifique de la Fondation Jean-Jaurès, et Gilles Finchelstein, son directeur général, reviennent sur le parcours et la personnalité de Michel Rocard.

    Michel Rocard est mort. C’est la vie politique française tout entière qui est en deuil. Il ne s’agit pas, ici, à chaud, de dresser un bilan: le recul est trop court, la place trop limitée, le chagrin trop présent. Il faut essayer, simplement, de commencer à prendre la mesure de la richesse et, surtout, de l’actualité de cet homme. Il faut tenter de penser ce que, avec lui, la « deuxième gauche » a apporté à la gauche et à la France.

    Les pieds sur la terre – au contact des réalités. La tête dans le ciel – au royaume des idées et des idéaux. Michel Rocard, comme Pierre Mendes France dont il est l’héritier, c’est d’abord une certaine conception de la politique. Celle qui ne dissocie jamais les moyens et les fins. Celle qui s’attache, toujours, à la vérité des faits – car les faits se vengent, et d’abord au détriment des plus faibles, lorsqu’ils sont ignorés. Celle qui impose le respect des hommes – car la confrontation des idées ne saurait excuser d’avilir ou de salir celles et ceux avec lesquels on est en désaccord. Michel Rocard a porté cette exigence et défendu cette noblesse de la politique.

    Michel Rocard, c’est une passion de la démocratie dont on mesure aujourd’hui combien elle est loin d’être définitivement acquise. Un combat contre les totalitarismes. Un combat pour défendre l’Etat de droit. Un combat pour garantir la séparation des pouvoirs. Mais, au-delà encore, sa marque aura été, contre la « première gauche », de combattre une double illusion, ayant la même racine: l’illusion d’un Etat omnipotent et l’illusion d’une politique omnisciente. Il y a réagi en s’engageant très tôt pour « décoloniser la province », en promouvant aussi bien la société civile et l’échange avec le monde intellectuel que les partenaires syndicaux et la recherche du compromis social. Le démocrate était un social-démocrate. Il était aussi un européen convaincu, prêt aussi à déléguer une part de la souveraineté nationale à l’Europe.

    Michel Rocard, c’est un réformiste en action. Il voulait intensément gouverner, car c’est bien à cela pour lui que doit tendre le combat politique. Il acceptait le compromis, seule voie pour éviter le blocage et donc, in fine, le statu quo. Il voulait agir et il a agi. Il voulait faire et il a fait. C’est vrai dans les différents ministères qu’il a occupés, inventant les contrats de plan entre l’Etat et les régions, réformant l’enseignement agricole... C’est vrai évidemment du gouvernement qu’il a dirigé pendant près de trois années – de l’instauration du RMI à la création de la CSG en passant par la paix en Nouvelle-Calédonie, la réforme du financement des partis politiques sans oublier cette volonté de « rénover les cages d’escalier » dont on a moqué la modestie alors qu’il aurait été plus sage d’en mesurer l’ambition et l’intuition.

    Michel Rocard a été un esprit réaliste, voulant réconcilier la gauche et l’économie. Il est resté pourtant, toute sa vie, un esprit critique. Critique envers la société médiatique, s’inquiétant de la dictature du court terme comme de la passion pour les petites phrases ou les annonces tonitruantes. Critique envers les dérives d’un capitalisme qu’il n’a cessé d’analyser : la reconnaissance de l’économie de marché ne signifiait pas quitus à la financiarisation du monde, à la cupidité qu’elle engendre ou aux dérégulations folles qu’elle provoque. En témoigne aussi le soutien qu’il avait apporté à l’économie sociale et solidaire lorsqu’il était à Matignon, et sa reconnaissance précoce de l’environnement comme une dimension majeure de ce que ses conseillers appelaient, pour en sourire parfois, la bataille pour l’organisation de la planète...

    Michel Rocard était un Français internationaliste. Français, passionnément, aimant son pays, son histoire, son Etat et son peuple. Mais, aussi, internationaliste. Dans l’ouverture aux autres, sur tous les continents. Dans le combat pour les autres, considérant que la devise de la République était un étendard pour le monde, défendant, au nom de la liberté, la décolonisation (il dit dans ses Mémoires à quel point la guerre d’Algérie avait changé sa vie) qu’il prolongera ensuite pour le développement du sud.

    Michel Rocard a incarné tout cela : une certaine conception de la politique, une passion de la démocratie, un réformiste en action, un esprit critique, un Français internationaliste. C’est la marque de la deuxième gauche. Mais il ne faudrait pas que la partie fasse oublier le tout. Michel Rocard était un homme de convictions. Il se méfiait du pragmatisme sans principe. Il combattait le cynisme en politique. Il était socialiste, rappelant dans sa dernière interview, qu’il fallait d’abord que ceux qui se réclament de lui n’oublient pas de l’être. Il était militant, aimant débattre, convaincre, mais écoutant les autres avec avidité, toujours curieux d’entendre de nouveaux arguments, se les appropriant vite lorsqu’il était séduit. Il revendiquait l’appartenance à un camp – la gauche – ce qui ne l’empêchait ni de critiquer les siens ni d’estimer les autres.

    Il n’a pas été Président de la République ? Il a été Premier ministre, ministre, parlementaire national et européen, chef de parti. Il n’a pas été Président de la République ? Il a peut-être au fond été plus que cela : il a inspiré les Français. C’est grâce à lui que, comme tant d’autres, nous avons pensé que la politique pouvait être digne. C’est, dans la fidélité à ce qu’il a été, que nous continuerons à nous engager.

    Retrouvez la tribune sur Le Monde (5 juillet 2016)

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